Jacques et Charles étaient liés d'amitié. Depuis la plus petite enfance,
les gens disaient: "Tiens, voilà les deux amis, Jacques et Charles". Et pour cause, ils étaient parfaitement inséparables. Mais le lien qui les unissait n'était pas de ces fils d'or invisibles,
qui scellent communément une amitié entre deux êtres. Cette union-là ne semblait pas heureuse, ni malheureuse d'ailleurs, mais elle était comme une tache, indélibile et mal placée, sur un bel
habit de bal. Elle était comparable à une couche de calcaire qui se serait proliférée jusque dans les rouages physionomiques des deux garçons, telle une vaste moisissure atteignant
irrémédiablement le système nerveux, les muscles, le cerveau, le corps tout entier de l'un et de l'autre. La vue de l'un provoquait naturellement chez l'autre une sensation semblable à une
quelconque gêne ressentie lors de diverses situations en société. Or la singularité de leur geste résidait dans le fait que cette gêne ne s'accompagnât jamais du mouvement de la fuite ou du
détour. Aussi étrange que cela puisse paraître, la gêne de l'un en la présence de l'autre avait une force d'attirance , mêlée de dégoût à mesure qu'ils se rapprochaient. Et les "deux amis"
avançaient l'un vers l'autre, mettant toute la partie supérieure de leur corps en arrière, tentant de freiner avec leurs épaules et leur tête l'implacable mouvement des jambes, enrayées par la
crasse de leur amitié.
Au fur et à mesure de leur progression réciproque, qui était comme un étrange
ballet d'attirance et de résistance, leurs expressions se modifiaient. Tout, dans leur visage, trahissait des états d'esprit facilement identifiables, tandis qu'ils se tenaient l'un devant
l'autre, acmé de la position d'attirance répulsive. Cependant, tous deux avaient leurs réactions propres, et aucun des deux ne décida de jouer avec ces réactions, d'imiter l'autre, de
s'interroger, et pour cause cela se faisait instinctivement, sans remise en question d'aucune sorte. Il serait facile d'imaginer Jacques et Charles totalement identiques, se ressemblant trait
pour trait, d'où l'attirance uniquement physique, à laquelle la pensée personnelle devrait s'assujettir. Seulement, il n'en est rien, et leur rencontre était le face à face improbable d'un gros
manchot roux avec un grand élan brun. Et l'idée que le corps fût antinomique à la pensée est bien trop simple pour qu'elle soit appliquée à ce cas en réalité. Jacques était de petite
taille, et la pensée qu'il fût descendant d'une famille manchot ne peut que traverser l'esprit de celui qui le voit pour la première fois. C'est à dire que ses bras étaient fabuleusement courts,
comme ses jambes, lui donnant une démarche chaloupée, à laquelle pouvait s'additionner, s'il était en colère, les petits bras qui brassent l'air à une vitesse prodigieuse, donnant un tableau du
meilleur effet. Quant à Charles, tout le monde pouvait s'accorder à dire qu'il possèdait une certaine beauté. Un corps bien bâti, un grand cou musclé, et un visage fort sympathique, si ce n'est
un goître qui ne finira pas de prendre de l'ampleur, sans toutefois jamais atteindre la taille de sa cage thoracique.
Lorsque le manchot et l'élan se retrouvaient face à face, poussés de leur plein gré mais
contre leur volonté, chacun adoptait son attitude habituelle, tel un rite qui donne la nausée. Tous deux étaient fortement tirés en arrière, reportant tout leur poids sur les talons. Tout
d'abord, Charles, voyant Jacques en plongée, retroussait la lèvre supérieure tout en fronçant les sourcils, trahissant ainsi un dégoût certain, le malheur de se trouver là, avec son ami. Vingt
centimètres plus bas, Jacques, la tête rentrée dans le cou, formant ainsi des plis de peau sans plumes, avait pitié. Au bord des larmes à chacune de ces rencontres, son expression était plus
difficile à cerner. De ses yeux brillants sortaient de la pitié, exprimée très fortement, mais sa bouche, tordue et parfois tremblante, se situait dans le vaste champ englobant le désarroi, le
désespoir et l'agressivité. Le menton, qui remontait et se ridait, donnait l'impression d'un torrent de larmes imminent, qui ne vint jamais. Et, tandis qu'un certain temps s'était écoulé, les
deux amis rétablissaient le poids du corps sur la plante des pieds, et, s'étant redressés avec un reste d'expression initiale, de dégoût pour l'un et de pitié pour l'autre, ils s'en allaient,
pour leur promenade quotidienne.
Contrairement à la normale, leur amitié n'était pas une maturation de sympathie sociétale dû
à un point commun, ils n'avaient de centre d'intérêt d'aucune sorte à partager, pas la moindre marque d'affection, définissant habituellement le concept d'amitié. Leur amitié était un poids lourd
à porter, mais un poids à l'odeur infect, à l'allure des plus immondes. Leur amitié était tel un vieux chien agonisant, trempé par une pluie triste, au corps tremblant, à l'haleine intenable, un
très vieux chien purullant, qui dégoûte, qui fait à la fois honte et pitié.
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Suspicion est mère de danger. L'amitié entre deux personnes du même sexe ou non peut se perdre à jamais dans le doute subjectif vis à vis d'autrui. L'animosité est quelque
chose d'excellent quand elle s'effectue dans un cadre bon enfant, accompagnée d'une crème anglaise si possible. Cette contradiction animosité-amitié peut mener à bien des querelles qui se
finissent souvent dans un incroyable bain de sang. Le sang, le doute, la foi christique se mêlent et s'entremêlent si cérémonieusement qu'il arrive quelquefois, à force de maladresse, qu'un
témoignage indirect rende un innocent coupable. Cette culpabilité passe par toutes les marches du scepticisme, pour baver triomphalement sur LA VERITE.
jeremy boulard 22 ans
viry chatillon / Paris
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